Le jour où Marie de Gournay édite les Essais

Veuillez trouver ci-dessous les 5 œuvres phares de la septième partie  de l’exposition consacrée à la postérité de  Montaigne

(29) Les Essais de Michel, seigneur de Montaigne. Edition nouvelle [par Marie de Gournay]. Paris : Chez Abel L’Angelier, 1595.

Ce sont les Essais qui relient Montaigne à sa « fille d’alliance ». Vous voici devant la première édition posthume des Essais, publiée par Marie de Gournay en 1595. Le texte, différent de celui de l’Exemplaire de Bordeaux, aurait été édité à partir d’un exemplaire annoté par Montaigne, aujourd’hui perdu, et donné par son épouse à Marie de Gournay. Non sans anachronisme, on pourrait dire aujourd’hui que cette jeune femme est une véritable « groupie » avant l’heure ! Autodidacte et passionnée de littérature, elle profite du passage du périgourdin dans la capitale pour demander à le rencontrer. C’est chose faite en 1588. Entre ces deux figures fortes, c’est le coup de foudre spirituel ! Elle devient alors son assistante, puis à sa mort son éditrice. Dans cette longue préface, on la voit entièrement dévouée à la défense de son mentor, car celui-ci a reçu un accueil plutôt froid de ses contemporains.

 

(30) Marie de Gournay. Le proumenoir de Monsieur de Montaigne. Par sa fille d’alliance. A Rouen : par Roland Chambaret, 1607.

Comme Marie de Gournay l’explique dans la préface de cet ouvrage, Le Proumenoir de Monsieur de Montaigne est né d’une histoire divertissante racontée à Montaigne au cours d’une promenade. Nous vous présentons ici la troisième édition datée de 1607. Marie de Gournay est un écrivain et une éditrice qui travaille avec détermination : en seulement quelques années elle a déjà réécrit 3 fois son texte. Mais sa position d’éditrice n’est pas évidente ! Parce qu’elle est une femme, cette penseuse libre et savante fait l’objet de critiques virulentes. Montaigne lui-même reconnaissait ses mérites dans le chapitre « De la présomption » alors même qu’elle est « femme, et en ce siècle, et si jeune, et seule en son quartier. » Elle fait face à ses détracteurs avec beaucoup de puissance en consacrant sa vie à son œuvre et à son père d’alliance, allant même jusqu’à ne pas se marier. Il est d’ailleurs regrettable qu’aujourd’hui encore cette féministe avant l’heure ne soit toujours pas reconnue à sa juste valeur.

 

(31) Jean Mathieu. Les amis de Montaigne : Mademoiselle de Gournay. Paris : H. Didier ; Toulouse : Edouard Privat. 20e siècle. 

Etienne Fiquet. Portrait de Montaigne. 1772. Eau forte et burin sur cuivre.

 Voici le portrait de Marie Le Jars de Gournay présenté sous forme de carte postale. L’image est issue d’une gravure du 17e siècle placée en tête d’une œuvre de Marie de Gournay intitulée « Les advis ou présents » datée de 1641. Cette représentation est la seule réalisée de son vivant. Elle contredit les poèmes misogynes, injurieux et obscènes qui répandirent la légende de la supposée laideur de cette femme humaniste. Si vous observez bien en bas à droite, vous pouvez voir la reproduction de la signature autographe de La Boétie, reliant ainsi les deux amis chers à Montaigne.

Le portrait de Montaigne qui accompagne celui de Marie de Gournay le représente en habit d’apparat, avec la cape vêtue lors de cérémonies. Il porte le grand collier de l’Ordre de saint Michel orné de coquilles d’or entrelacées dans une double chaîne. Cette épreuve est inachevée et le médaillon est blanc. Les ornements auraient été gravés par Pierre Choffard, c’est-à-dire la balance, le compas et le vase enflammé orné de la devise “Que sais-je ?” Ce portrait est copié sur le célèbre frontispice de l’édition de 1608 par Thomas de Leu.

 

(32) The essayes or morall, politike and millitarie discourses of Lo. Michaell de Montaigne… First written by him in French, and now done into English by […] John Florio. Printed at London : by Val. Sims for Edward Blount, 1603.

Marie de Gournay assure la postérité française de l’œuvre de Montaigne grâce à son édition de 1595. Dès le début du 17e siècle, l’œuvre du philosophe est traduite et diffusée en Europe. Voici la première traduction des Essais, elle est en langue anglaise et date de 1603. Signée par John Florio, cette traduction a connu un immense succès dans l’Angleterre du 17e siècle, alors qu’à des centaines de km de là, le livre reçoit encore un accueil mitigé en France. C’est d’ailleurs dans la langue fleurie de John Florio que le dramaturge Shakespeare a lu les Essais, qui l’ont influencé pour l’écriture de sa pièce La Tempête. Dans sa préface intitulée « To the courteous reader », John Florio rappelle que l’art de la traduction est une entreprise difficile puisqu’on perd toujours une partie du texte d’origine. Aux erreurs initiales de Montaigne et des imprimeurs, s’ajoutent celles liées à la traduction qui amène nécessairement à utiliser des mots dotés d’un sens légèrement différent.

 

 

(33) [Essais]. Sekine Hideo yaku, Montaigne Zuisoroku,  Hakusuisha-ban [traduit du japonais par Hideo Sékiné]. Tokyo : Hakusuisha, 1935.

Montaigne et ses Essais sont aujourd’hui lus à travers le monde. La Bibliothèque de Bordeaux possède des traductions en différentes langues comme l’allemand, le russe ou des langues plus « exotiques » telles que le danois et le suédois. Nous sommes ici en présence de la première traduction japonaise établie à partir du texte français. Elle date seulement de 1935, le Japon n’ayant découvert Montaigne qu’au 20e siècle. Cette traduction de Hidéo Sékiné fait aujourd’hui référence car elle a ouvert la voie à tout un courant d’études sur Montaigne au Japon. Si en France l’auteur est devenu un classique qu’on lit davantage en classe qu’à la maison, à l’étranger il est un vrai best-seller ! Sa pensée tolérante et moderne ainsi que la forme littéraire de l’essai font résolument écho à notre monde du 21e siècle. D’ailleurs Hidéo Sékiné, rappelle que « quand Tolstoî s’est enfui, quand Alain est parti au front, c’est Montaigne qu’ils ont emporté ».