Le jour où Montaigne met fin à son second mandat de maire de Bordeaux

Veuillez trouver ci-dessous les 7 œuvres phares de la cinquième partie  de l’exposition consacrée à Montaigne et la politique.

 

(20) Les Essais. Edition nouvelle. Exactement corrigée selon le vray exemplaire. [Par Marie de Gournay]. A Paris : chez Jean Camusat, 1635. Livre III, chapitre 10 : De ménager sa volonté.

Voici la dernière édition de Marie de Gournay, éditrice posthume des Essais.Dans cet extrait, Montaigne revient sur son expérience de maire de Bordeaux et parle de sa conception de la politique. Pour lui, il faut s’appliquer aux charges publiques du mieux possible, mais « sans tourment et sans passion ». Il a cherché à ne pas être mené par la cupidité ou l’ambition, mais au contraire par la modération et l’humilité. Au cours de son voyage, Montaigne apprend sa nomination de maire par les Jurats de la ville. Le roi, Henri III, le presse de rentrer. Il revient alors, sans hâte, à Bordeaux, à la fin de l’année 1581. Il succède à Monsieur de Biron, alors maréchal de France. Durant son mandat, certains lui reprochent une action politique trop modérée. Mais une majorité apprécie son style puisqu’il est réélu en 1583. Ce fait était rare et Montaigne en était très fier !

 

 

(21) Montaigne, Matignon, Nesmond, Gourgues, Foix. Contrat pour la reconstruction du phare de Cordouan. Bordeaux, 2 mars 1584. © Archives Départementales de Gironde, 3 J C 100.

Le bilan politique de Montaigne est difficile à juger. Il a bâti peu de grands projets en 4 ans. Mais dans un contexte politique et religieux explosifs, la priorité est d’assurer la défense de la ville. Malgré tout, son influence s’étend jusqu’à l’océan. Montaigne fait partie des décisionnaires qui ont ordonné la reconstruction du phare de Cordouan près de Royan. Construit au 14e siècle, le phare tombe en ruines en ces années 1580 : les ermites refusent de continuer à l’éclairer, ce qui provoque des naufrages en mer. Devant l’urgence de la situation, le roi intervient. Un contrat de réfection est donc passé le 2 mars 1584. La décision politique ainsi que les financements ont été menés au niveau de la royauté, de la Province de Guyenne et de la ville de Bordeaux : on peut donc dire qu’il s’agit d’un accord Etat-région avant l’heure !

 

 

(22) Lettre de Montaigne aux jurats de la ville de Bordeaux. Bordeaux, 31 juillet 1585. © Archives Bordeaux Métropole, BB 185.

 La dernière année du mandat de Montaigne est agitée : en 1585 une famine fait rage et la peste infecte Bordeaux. L’agitation populaire gronde. Le maire de Bordeaux en informe le maréchal de Matignon, alors gouverneur de Guyenne. Montaigne finit par fuir la ville, pour éviter la contamination. Mais il lui faut rentrer à la fin du mois de juillet pour présider l’élection du nouveau maire dont tous donnent gagnant le maréchal de Matignon. Le 30 juillet, il s’arrête à Libourne et fait finalement savoir aux jurats qu’il s’interroge sur la pertinence de sa venue dans la ville « vu le mauvais état où elle est ». Il choisit finalement de rester aux portes de Bordeaux, à Feuillas, où la lettre que avez sous les yeux a été écrite le 31 juillet 1585, dernier jour de son mandat. Il y rapporte aux jurats les propos de Matignon qu’il a vu à Libourne : celui-ci ne souhaite pas « bouger » avant son entrée en fonction. De même, le futur maire souhaite que les femmes et les enfants ne soient plus maltraités, de la même façon qu’en 1582 Montaigne avait lui-même œuvré pour la défense des enfants abandonnés. Matignon est élu le 1er août. Il laisse un Montaigne fatigué par son dernier mandat et soulagé de laisser le flambeau.

 

 

(23) Guillaume Briet. Explication de deux questions politiques touchant la peste, l’une si elle est contagieuse, l’autre si le devoir du chrétien permet se retirer du lieu où elle est et comme on s’y doit comporter. A Bordeaux par S. Millanges, 1599.

Et vous que feriez-vous si vous aviez une cérémonie officielle de passation de pouvoir, prévue dans une ville ravagée par la peste ? Vous iriez ou pas ? La question est quasiment un cas de conscience, et même si les critiques de cette décision arrivent plus tard au 19e siècle, la question se pose déjà à l’époque de Montaigne. Dans cet opuscule paru à la fin du 16e siècle, le médecin Guillaume Briet se demande si face à cette épidémie, le devoir du Chrétien est de rester ou au contraire de fuir la contagion. Selon lui, mieux vaut fuir une maladie qui de toutes est « la plus violente, soudaine et épouvantable » car elle se propage très rapidement. La Peste frappe Bordeaux 15 fois au 16e siècle comme dans bien d’autres villes. On comprend que Montaigne ait alors choisi de fuir la peste. Il applique ainsi une formule  appelée « Pilule des 3 adverbes » inventée par le savant Auger Ferrier, en 1543 qui préconise un seul remède : « s’enfuir vite, aller loin, [et] revenir tard » !

 

 

(24) Armes de France et de Bordeaux. [Bordeaux ?], vers 1535. © Musée d’Aquitaine, Inv. 11881. Haut-relief en calcaire.

La carrière politique de Montaigne ne se résume pas à ces deux mandats de maire de Bordeaux.  Il est aussi et avant tout un homme du roi. Les différentes fonctions de Montaigne se retrouvent dans ce haut-relief en calcaire, qui représente, à gauche,  les armoiries de France aux trois lys soutenues par deux anges ; et à droite, les armoiries de la ville de Bordeaux soutenues par deux léopards de Guyenne. On peut également remarquer que les armes de France sont bordées du collier de l’Ordre de Saint-Michel, dont Montaigne était membre depuis 1571. Nous ne savons pas qui a exécuté cette œuvre, mais il semble avoir été commandité par le roi pour la ville de Bordeaux auprès d’un sculpteur bordelais vers 1535. Nous vous donnons rendez-vous au Musée d’Aquitaine pour le voir « en vrai », à proximité du cénotaphe de Montaigne en pleine opération de restauration !

 

(25) Lettre de Montaigne au maréchal de Matignon. Orléans, 16 février 1588.. © Bibliothèque nationale de France, NAF 1068.

Longtemps réputée perdue, cette lettre de Montaigne au maréchal de Matignon est conservée à la Bibliothèque nationale de France. Ecrite à Orléans le 16 février 1588, elle révèle que Montaigne continue d’être l’informateur du gouverneur de Guyenne et nouveau maire de Bordeaux. Montaigne garde ainsi un pied dans la politique, d’autant plus qu’en 1588, il se rend à Paris dans le but de négocier une alliance entre le roi Henri III et Henri de Navarre contre la ligue catholique. Accompagné d’un groupe de cavalier et du comte de Thorigny, ils sont attaqués par un protestant, le capitaine Lignou, à Villebois, près d’Angoulême. Heureusement pour eux, « Monsieur le Prince » de Condé, chef du parti protestant, qui était là lui aussi, trouve la prise « injuste » et ordonne sa libération. Montaigne, fier de son importance, poursuit son trajet. Ses conseils de tolérance ont peut-être porté leurs fruits puisqu’en août 1589 le roi Henri III, mourant, désigne Henri de Navarre comme son successeur. Il devient alors Henri IV, roi de France et de Navarre.

 

 

(26) Lettre de Montaigne au roi Henri IV. Montaigne, 2 septembre 1590. © Bibliothèque nationale de France, Dupuy 61, f. 155-156.

Lorsque Montaigne écrit cette lettre à Henri IV, le 2 septembre 1590, celui-ci n’est sur le trône de France que depuis 1 an. La ville de Bordeaux est la première ville de France à reconnaître ce roi protestant converti au catholicisme comme légitime. Le nouveau roi cherche alors à s’entourer de conseillers et de cavaliers prêts à prendre les armes afin d’asseoir son pouvoir. C’est pourquoi il ordonne à Montaigne de rejoindre le maréchal de Matignon et lui propose même une rémunération. Cette proposition froisse quelque peu Montaigne, piqué au vif d’être considéré comme « le moindre de ses officiers. » Montaigne a sa fierté, s’il est heureux de pouvoir servir le roi, il veut le faire gratuitement, c’est-à-dire librement ! Après tout, il est l’homme des Essais, qui ne sert le roi que mieux, parce qu’il le fait de son propre choix !