Le jour où Montaigne prend les eaux en voyage

Veuillez trouver ci-dessous les 7 œuvres phares de la quatrième partie  de l’exposition consacrée au voyage de  Montaigne.

(13) De Balneis omnia quae extant apud Graecos, Latinos et Arabas, tam medicos quam quoscunque ceterarum artium probatos scriptoresVenetiis [Venise] : Juntae, 1553.

 De juin 1580 à novembre 1581, Montaigne voyage à travers la France, l’Allemagne, la Suisse et l’Italie et prend les eaux à divers endroits. Sa première grande étape thermale est Plombières, dans les Vosges françaises, en septembre 1580.Sur cette gravure sur bois, vous pouvez voir que les bains de Plombières ramènent de nombreux visiteurs venus d’Allemagne, de France et de Franche-Comté. Les bienfaits reconnus de l’eau thermale, naturellement chaude, incite de nombreux infirmes à se soulager, à l’image de Montaigne qui souffre de la « maladie de la pierre ». Comme vous l’avez peut-être remarqué sur l’illustration, la coutume est de boire directement l’eau du bain, riche en minéraux, ce dont ne se prive pas Montaigne ! Ces bains sont aussi un fabuleux terrain d’observation et de rencontres pour notre voyageur curieux de la diversité des cultures et des usages.

 

 

(14) Ambroise Paré. Les Oeuvres de M. Ambroise Paré, conseiller et premier chirurgien du Roi. Avec les figures et portraits tant de l’Anatomie que des instruments de Chirurgie, et de plusieurs Monstres. A Paris : chez Gabriel Buon, 1625.

Comme son père, Montaigne souffre depuis ses 45 ans de la gravelle, que l’on appelle aujourd’hui calculs rénaux. Chaque crise le terrasse de douleur. Mais il a en horreur les médecins qu’il juge plus prompts à rendre malades qu’à soigner. Méfiant envers la médecine, Montaigne refuse tout régime qui nuirait à son propre plaisir et n’accepte pour seule thérapie que la cure thermale.En observant cet ouvrage de médecine du chirurgien et anatomiste Ambroise Paré, on comprend mieux ses réticences envers la chirurgie du 16e siècle ! Voyez ce pauvre homme allongé sur sa table d’opération, prêt à se faire extraire les pierres de la vessie : ne semble-t-il pas crispé ? Et on peut le comprendre en voyant ces instruments de médecine qui s’apparentent plus à des objets de torture qu’à des objets de guérison !

 

 

(15) Sebastian Münster. Cosmographiae universalis libri VI. – Basileae [Bâle] : H. Petri, 1550.

Sur cette belle gravure sur bois vous pouvez observer les détails de la ville de Baden vers l’époque où Montaigne y a séjourné 4 jours, en octobre 1580. Cette illustration est issue de la Cosmographie universelle de Sébastien Münster, un cartographe allemand.La petite ville de Baden se trouve sur les hauteurs des montagnes suisses. En contrebas vous pouvez voir qu’un petit bourg longe une rivière appelée Limmat. Celle-ci offre des sources chaudes soufrées, déjà très bien connues au 16e siècle. Bien avant l’arrivée du tourisme thermal, la ville savait déjà attirer des visiteurs de toute l’Europe grâce à la qualité de ses eaux. Dans son Journal de voyage, Montaigne rapporte d’ailleurs qu’il y avait dans l’hôtel où il séjournait plus de 300 personnes ! Faisant partie des nobles gens, il profitait alors des bains privés à l’intérieurs de riches cabinets alors que le petit peuple devait se contenter des bains publics découverts.

 

 

(16) Josias Simmler. Helvetiorum respublica, diversorum autorum quorum nonnulli nunc primum in lucem prodeunt. Lugduni Batavorum [Leyde] : ex officina Elzeviriana, 1627.

Tout au long de son voyage, Montaigne lit beaucoup. Pour découvrir la Suisse, il a dans ses bagages un ancêtre du Guide du Routard ! Il s’agit de La République des Suisses de Josias Simmler. Facilement transportable car de petit format, il est écrit en latin, qui est la langue internationale de l’époque. Cet ouvrage n’est toutefois pas encore un véritable guide de voyages mais plutôt une description idéalisée de la Suisse.Dans son Journal de Voyage, Montaigne est plutôt admiratif de ce qui n’est encore qu’une confédération de 13 cantons. Il loue l’urbanisme, l’architecture, les vins et la mode des suisses. Mais surtout il voit avec émerveillement cette société où la diversité politique et religieuse se côtoie. Montaigne et ses compagnons de voyage n’ont toutefois traversé qu’une partie de la confédération en seulement 10 jours. Mais ce fut pour lui un véritable dépaysement touristique, politique et culturel !

 

 

(17) Pierre Charles Baquoy. Montaigne et Le Tasse. 1825 (d’après Louis Ducis). Eau-forte et burin sur acier, reproduction.

 Montaigne poursuit son voyage vers l’Italie qui lui plaît tellement qu’il y reste un an ! Dans ses Essais, il raconte avoir profité de son passage à Ferrare en novembre 1580 pour visiter le poète Le Tasse alors qu’il était enfermé à l’hôpital d’aliénés de Sainte-Anne depuis mars 1579. Pourtant les registres de l’hôpital n’ont gardé aucune trace de cette visite et le Journal de voyage n’en parle pas non plus. Qu’il soit réel ou imaginaire, cet épisode tragique inspire de nombreux peintres et graveurs dans la première moitié du 19e siècle. Ainsi, vous pouvez admirer cette gravure de Pierre Charles Baquoy qui reprend un tableau de Louis Ducis peint en 1814. On y voit Le Tasse assis, perdu dans ses pensées, la tête penchée et abattu. Peut-être vous a-t-il semblé que Montaigne, sur le pas de la porte, est sur le point de frapper le poète ? Il n’en est rien ! Il semblerait plutôt qu’il fasse signe à ses acolytes qui le suivent de ralentir le pas afin de ne pas troubler  le recueillement de son hôte.

 

 

(18) Les Essais de Montaigne réimprimés sur l’édition originale de 1588, avec notes, glossaire et index par MM. H. Motheau et D. Jouaust, et précédés d’une note par M. S. de Sacy. Paris : Librairie des bibliophiles, 1873-1875. Livre III, chapitre 9 : De la vanité.

De retour de son voyage en novembre 1581, Montaigne entame la rédaction du troisième livre des Essais. Le ton et les sujets de ce livre sont profondément marqués par ce voyage, qui fut pour lui une source de liberté. Montaigne voyage comme il écrit et il écrit comme il voyage, « par sauts et gambades », au gré de ses envies et non selon un chemin tracé. Il prend plaisir à aller à la rencontre de la diversité des peuples et se moque des Français à l’étranger incapables de s’ouvrir aux coutumes des autres.L’édition des Essais que vous avez sous les yeux date du 19e siècle, époque qui marque un renouvellement des études sur Montaigne et la redécouverte de l’Exemplaire de Bordeaux annoté de la main de l’auteur.

 

Gros plan sur la rocambolesque histoire du Journal de Voyage de Montaigne :

(19) Journal du Voyage de Michel de Montaigne en Italie, par la Suisse et l’Allemagne en 1580 et 1581. Avec des notes par M. de Querlon. 1774.

Lors d’une visite au château de Montaigne en 1770, un historien périgourdin, Joseph Prunis, découvre par hasard un manuscrit de 300 pages dans un coffre. Il comprend vite l’importance de sa découverte : il tient entre ses mains le manuscrit des notes de voyage de Montaigne ! Oublié pendant 200 ans, le journal est finalement publié en 1774 par Monsieur de Querlon. Vous avez sous les yeux la première édition de ce volume qui fut une grande source de connaissance sur Montaigne. En effet, ce journal n’était pas destiné à la publication. Montaigne s’y met à nu, sans pudeur. Il ne cache rien de son corps et de sa maladie. Il nous raconte les faits marquants comme les petites anecdotes de son voyage avec humour et émerveillement. Dans l’extrait que nous avons sélectionné, Montaigne relate le début de son deuxième passage aux bains de Della Villa, près de Lucques, du 15 août au 12 septembre 1581. Au cours de cette étape il apprend qu’il est élu maire de Bordeaux mais ne se presse pas pour autant de rentrer ! Il rejoint Rome puis profite du chemin de retour pour poursuivre la découverte de Sienne, Milan, Turin et Lyon. Il arrive à Montaigne le 30 novembre 1581.